Jean-Marie Straub et Danièle Huillet : le cinéma à l'épreuve du texte

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Présentation

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet : le cinéma à l’épreuve du texte, journée d’étude organisée par le LASLAR (Université de Caen), le Café des Images d’Hérouville-Saint-Clair et le Musée des Beaux-Arts de Caen, le 24 février 2009.

Intervenants[1]

  • David Vasse (enseignant de cinéma) ;
  • Éric Vautrin (enseignant de théâtre) ;
  • Yannick Butel (enseignant de théâtre) ;
  • Vincent D’Orlando (enseignant de littérature italienne) ;
  • Ezéquiel Lemoine.

Résumé

L’oeuvre de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet met en scène des textes littéraires, mais leur réécriture cinématographique ne relève pas d’une simple transcription imagée des scènes écrites, ni d’une interprétation faisant ressortir une lecture singulière du texte. Dans le rapport du Texte à l’Image, l’un n’est pas au service de l’autre, mais au contraire le film devient l’espace de la rencontre entre l’un et l’autre — c’est à dire aussi bien de la résistance de l’un à l’autre. Cette journée d’étude se propose d’étudier ces passages du/des texte/s au film, cette forme singulière de réécriture d’un texte par un film relevant tout autant de l’adaptation, de la mise en scène, de la confrontation et de la traduction de la matière littéraire en matière filmique, de dialogues en paroles, de situations en corps, cadres, paysages, voix et lumières : en rencontres. (D. Vasse & E. Vautrin)

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Introduction

Là où les Straub tournent, le monde finit par ressembler à leur film. (David Vasse)

Le mardi 24 février 2009 a eu lieu une journée d’étude sur le cinéma du couple Danièle Huillet/Jean-Marie Straub, organisée par MM. David Vasse et Éric Vautrin de l’Université de Caen. Après une matinée de communications à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines, une série de projections a été réalisée à l'auditorium du Musée des Beaux-Arts et au Café des Images d’Hérouville-Saint-Clair. Il y a beaucoup à dire sur ces figures majeures du cinéma français et vous trouverez de nombreuses informations sur le site des Straub/Huillet. Nous allons, pour notre part, faire le point sur la session d’étude à la MRSH où d’éminents intervenants ont permis aux auditeurs de mieux comprendre ce "cinéma à l’épreuve du texte" dans l’oeuvre des Straub.

Lire le cinéma, le regard tragique.

Par Éric Vautrin.

Cette communication a posé les bases du travail des Straub. D’une part, les socles de leur cinéma sont "travail", "langage" et "mémoire". D’autre part, les thèmes principaux sont l’hétérogénéité (où chaque composante du film est définie),la résistance (une résistance du texte à toute forme d’adaptation, une résistance des acteurs et des spectateurs à un cinéma difficile à saisir (un cinéma qui donne à penser et non de la pensée), un engagement des cinéastes et de leurs personnages à l’encontre de l’oppression (le texte comme foyer de résistance)), et enfin le concept de non-réconciliation (chaque composante se met en question (l’espace, les personnages…), génère un affrontement entre un cadre et une volonté, puis finalement révèle le tragique du cinéma des Straub (par la contrainte du texte et du film avec eux-mêmes) et celui des spectateurs (tiraillement moral)).

D’Hölderlin, de Brecht, de Straub : le communisme des esprits.

Par Yannick Butel.

Cette deuxième communication a révèlé un Kommunismus des Geist entre le cinéma des Straub et le théâtre de Brecht et d’Hölderlin. Il s’agit principalement de réflexions sur la lutte politique et l’engagement formel de ces auteurs : la volonté commune d’un jeu d’acteur en retenue, une quête originelle du texte (non pas ontologique ou esthétique, mais inscrite dans une réflexion et un travail structurel sur la création), un mimétisme avec l’approche aléthique (le questionnement, la sensibilité) du langage d’Hölderlin. Y. Butel en a conclu que le cinéma straubien n’est pas une adaptation, mais un commentaire ou une transformation qui conserve la substance et l’intelligibilité du texte. Enfin, leur oeuvre est celle de l’intériorité (des personnages en rupture avec la communauté) et celle du langage (l’oeuvre ne représente pas : elle réfléchit la représentation ; le dialogue éprouve l’homme et le verbe nomme le Monde.)

Bruissements de la voix : raccord textuel entre l’ici du plan et l’ailleurs du monde.

Par David Vasse.

Cette suite a démontré qu’à l’image de Bresson, le cinéma des Straub est celui de la matière : d’un côté, le texte est constamment retraité ("un éloge de l’inachèvement"), considéré comme un fondement ("le héros de films des Straub est le texte", J. Aumont), de l’autre, le décor a vocation d’indépendance et de vocalisation directe. Ainsi, l’espace devient foyer d’émission par :

  1. La dorsalité (texte cité dos à la caméra) : un redoublement de l’écran, une révolution (C. Neyrat), une émancipation (d’"être là" à "être là-bas"), le dessein d’un corps vers un décor, et la cassure du vissage (la voix du visage chez M. Chion.)
  2. La voix immatérielle : une acousmatisation (M. Chion) qui rend la voix légende (antérieure à l’homme), et la voix qui se fait champ quand le corps est hors-champ.

Cris et zozotements : la symphonie des voix dans Conversations en Sicile.

Par Vincent D’Orlando.

Puis, on a comparé le film des Straub Sicilia ! et son origine littéraire, Conversations en Sicile de Vittorini. Sur le plan linguistique, les phénomènes, communs aux deux oeuvres, du mutisme et du zozotement puis de l’anadiplose sont successivement un retour en enfance du personnage, et une vertu pédagogique et de vérité. Sur un plan comparatif, Vittorini cherche l’iconicité et l’universalité (dimension chorale et caractère métonymique [Sicile = Monde]) dans une forme de conversations tandis que les Straub réduisent les effectifs (rarement plus de trois personnes), gomment l’idéologie du roman et s’appuient sur la forme de la rencontre. En outre, la dorsalité est ici commune aux auteurs, invoquant la douleur du retour chez l’immigré, la culpabilité de l’abandon et l’ébauche de la révolte.

Le tableau et le texte : l’espace dans Une Visite au Louvre.

Par Ezéquiel Lemoine.

Enfin, la dernière communication a souligné certaines caractéristiques straubiennes. D’abord, leur dialectique confère une volonté pédagogique (S. Daney) et un effet de signature à leurs films. Ensuite, leur forme est habité par la concurrence de l’"écran centrifuge" et le "cadre centripète" (A. Bazin.) Enfin, les premières versions des films des Straub deviennent textuelles, ce qui explique leur réadaptation régulière par les deux cinéastes.

Références

  1. Toutes les interventions se sont déroulées à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l'Université de Caen, avec des enseignants de cette université.