Les lettres dans la pratique de Rohmer

De Tilde3 wiki
Aller à : navigation, rechercher

Présentation

Les lettres dans la pratique de Rohmer, journée d’étude du LASLAR (Université de Caen), à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines, le 11 février 2015.

Intervenants

  • Charlotte de Castelnau-L’Estoile (ICT, Paris 7) ;
  • Pascal Couté (LASLAR, Caen) ;
  • Monica Martinat (Lyon 2).

Résumé

Les communications portent sur la spécificité de l’adaptation de grands textes littéraires ainsi que, plus largement, l’influence des grands hommes de lettres sur la pensée et l’inspiration du cinéaste, voire leur convocation explicite dans la trame de certains de ses films.

Live tweet MRSH150211

Le pari de Rohmer (à propos de Blaise Pascal dans deux films de Rohmer, Ma nuit chez Maud et Conte d’hiver).

Pascal Couté

Dans Ma nuit chez Maud (1969), Éric Rohmer met en images le « pari » de Pascal, tentative du philosophe français de démontrer l’intérêt d’épouser la foi chrétienne, malgré l’impossible preuve de Dieu. Selon Pascal, le pari en lui-même n’est pas un choix : on est obligé de parier ; action liée à l’existence. Dans son film, Éric Rohmer n’adapte pas le fragment écrit de Pascal : il s’agit d’une transposition en images de son propos. Couté rappelle donc que Rohmer n’est pas un philosophe mais qu’il est, comme le dit Gilles Deleuze des metteurs en scène, un penseur en images en mouvement.

Le cinéaste fait preuve d’ironie, en opposant un catholique qui doute et refuse le rigorisme de Pascal (le personnage principal, joué par Jean-Louis Trintignant[1]), à un marxiste qui parie sur le sens de l’histoire (son ami Vidal, joué par Antoine Vitez). Dans son film, le personnage principal se concentre sur le choix d’une des deux femmes qu’il vient de rencontrer (Françoise et Maud) pour partager sa vie. Il projette un mariage avec Françoise, qu’il a pourtant peu de chance de recroiser. Rohmer transpose donc rigoureusement le pari de Pascal, tout en l’appliquant à des questions terrestres et à un personnage non ciblé par le philosophe (Jean-Louis Trintignant joue en effet un chrétien). Couté y voit presque un blasphème.

Après Ma nuit chez Maud, Éric Rohmer reprend le motif du « pari » de Pascal dans Conte d’hiver (1992). Dans ce film, l’héroïne (Félicie, jouée par Charlotte Véry) a perdu la trace de Charles, son grand amour (joué par Frédéric van den Driessche), et se retrouve partagée entre deux hommes, Loïc (Hervé Furic) et Maxence (Michel Voletti). Pascal Couté remarque qu’il y a donc deux paris : un petit et un grand. Le grand pari, c’est de choisir ou non de retrouver Charles. Si c’est non, il reste un petit pari : choisir entre Loïc et Maxence. En outre, Félicie évoque la réminiscence chez Platon lorsqu’elle décrit la nature de son amour pour Charles. Selon Couté, Éric Rohmer réalise en somme une sécularisation de la philosophie au travers du sujet amoureux.

Entre histoire et fiction : réflexions autour de L’Anglaise et le Duc.

Charlotte de Castelnau-L’Estoile, Monica Martinat

Les intervenantes s’interrogent sur ce que peut dire la démarche du cinéaste Éric Rohmer sur la démarche des historiens. Elles analysent ici les rapports qu’entretiennent histoire et fiction dans L’Anglaise et le Duc (2001) — récit de l’Écossaise Grace Elliot tandis qu’elle vit la période révolutionnaire française entre 1790 et 1794.

L’adaptation est une interprétation. L’adaptation cinématographique d’un récit historique double donc une autre interprétation : celle de l’historien. Fondant leur réflexion sur un texte de François Furet[2] de 1978, à propos d’une lecture éthnologique de la Révolution, Martinat et Castelnau-L’Estoile évoquent ainsi un discours historien habituel, basé sur la réduction de la distance entre un sujet d’un côté, et l’historien et son lecteur de l’autre.

De manière très nette pourtant, Éric Rohmer fait tout pour mettre à distance les spectateurs des faits de l’histoire. Par exemple, L’Anglaise et le Duc se construit autour du point de vue d’une aristocrate britannique à laquelle on ne peut s’identifier (différence de nationalité, de milieu, d’époque…). Autre exemple : dans la scène de la révolte, l’Anglaise interroge sa servante sur ce qu’elle voit de la révolte. Or, cette dernière observe les évènements au travers d’une longue vue dans laquelle le spectateur ne regarde pas[3]. Finalement, elle ne décrit rien et déclare même ignorer les faits.

Dans le même temps, Rohmer refuse la reconstruction photographique du passé : il s’inspire de la peinture d’époque pour l’atmosphère et les décors du film (réalisés en toiles peintes). Le cinéaste ne cherche pas à ressusciter le passé mais à chasser l’anachronisme, faute de goût et faute de sens (Martinat) qui détournerait le spectateur de l’enjeu principal : dire la vérité, et non montrer la réalité.

Comme le remarquent les intervenantes, on engage d’habitude des historiens au cinéma pour nous rendre proches un contexte, une époque. Éric Rohmer — extrêmement précis dans la reconstitution — fait aussi appel à des conseillers, mais il nous met à distance de ce contexte et de cette époque (récit lacunaire, surjeu d’acteurs, usage de toiles peintes, etc.). Il filme quand la Révolution française est terminée (citation du film). En un mot, il propose un regard étranger[4] sur l’Histoire, loin du roman national. Une telle approche de dépaysement de l’histoire se retrouve chez François Furet donc, mais aussi chez Marc Bloch (1886-1944) ou Carlo Ginzburg (1939-).

D’après Martinat et Castelnau-L’Estoile, l’artifice chez Rohmer permet de saisir le vrai ; ce qui n’est pas la réalité, mais permet d’appréhender le sens de l’Évènement dans la vie intime de celui ou celle qui l’a connu.

Notes et références

  1. Pascal Couté note que le personnage joué par Trintignant n’est nommé ni dans le film, ni dans le générique. Ce pourrait être un moyen de le désincarner.
  2. François Furet (1927-1997) est un historien français, notamment connu pour ses ouvrages sur la Révolution française.
  3. David Vasse souligne que, chez Rohmer, les personnages ont souvent des problèmes de vue.
  4. Au sens éthnologique développé par Furet.